Mai 68, c'est dix millions de grévistes, des universités occupées, des barricades dans les rues de Paris. Pas une révolte spontanée : une explosion sociale qui couvait depuis des années, dans un pays où le gaullisme autoritaire écrasait toute opposition et où le capitalisme fordiste épuisait les corps à la chaîne.
Le contexte : un monde en feu
1968, c'est d'abord une année mondiale. Au Vietnam, l'offensive du Têt démontre que la première puissance militaire de la planète peut être mise en échec par un peuple en armes. Les images de la guerre — les nappes de napalm, les villages rasés, les corps — circulent dans les foyers occidentaux pour la première fois. La légitimité de l'ordre américain s'effondre.

En France, De Gaulle règne depuis dix ans. Le régime est autoritaire, les médias aux ordres, la censure omniprésente à l'ORTF. Les universités sont surpeuplées, archaïques, coupées du monde du travail. Une génération entière grandit dans un pays qui se modernise économiquement mais reste figé politiquement.
L'étincelle : Nanterre et la Sorbonne
Le mouvement naît à Nanterre en janvier 1968 — une fac construite à la hâte dans une banlieue ouvrière, sans bibliothèque digne de ce nom, sans vie étudiante. Les étudiants s'organisent, perturbent les cours, contestent l'institution. Le 22 mars, ils occupent la salle du conseil d'administration.
Le 2 mai, l'université de Nanterre est fermée par le doyen. Le lendemain, les étudiants se rassemblent à la Sorbonne. La réponse du gouvernement Pompidou est immédiate : les CRS investissent la cour de la Sorbonne et procèdent à des centaines d'arrestations.
Les nuits suivantes, le Quartier Latin se transforme en zone de combat. Les étudiants arrachent les pavés, dressent des barricades. Les CRS chargent, matraquent, gazent. Des centaines de blessés. La brutalité policière, retransmise en direct à la radio, choque l'opinion publique.

« La barricade ferme la rue mais ouvre la voie. »
— Slogan mural, mai 1968 · Les murs ont la parole, Julien Besançon, éd. Tchou, 1968
22 mars 1968
Occupation du conseil d'administration de Nanterre
2 mai 1968
Fermeture de Nanterre
3 mai 1968
Les CRS investissent la Sorbonne — 600 arrestations
10-11 mai 1968
Nuit des barricades — des centaines de blessés
13 mai 1968
Grève générale — un million de personnes dans les rues
20 mai 1968
10 millions de grévistes — le pays est paralysé
27 mai 1968
Accords de Grenelle signés dans le dos des grévistes
30 mai 1968
De Gaulle dissout l'Assemblée — le reflux commence
La jonction : les ouvriers entrent dans la danse
Le 13 mai, une semaine après la répression de la Sorbonne, les grandes centrales syndicales — CGT, CFDT, FO — appellent à une grève générale d'une journée. Un million de personnes défilent à Paris. Mais le mouvement déborde immédiatement le cadre prévu par les appareils.
Dès le 14 mai, les ouvriers de Sud-Aviation à Nantes occupent leur usine et séquestrent le directeur. Le mouvement se propage comme une traînée de poudre : Renault-Billancourt, les chantiers navals, les mines, les postes, les transports. En une semaine, dix millions de grévistes paralysent le pays. Ce n'est plus une journée de protestation — c'est une grève générale insurrectionnelle.

Les revendications
Côté étudiant, les revendications immédiates sont l'autonomie universitaire et le retrait de la réforme Fouchet qui industrialise l'accès aux études supérieures. Mais très vite, ça déborde : autogestion, remise en cause de toute forme d'autorité, refus de la société de consommation.
Côté ouvrier, le fond est simple : les salaires, le temps de travail, les droits syndicaux. Et la dignité — le droit de ne pas être traité comme une pièce de machine. C'est précisément ce que Grenelle ne règlera pas.

« Ne changeons pas d'employeur, changeons l'emploi de la vie. »
— Slogan mural, mai 1968 · Les murs ont la parole, Julien Besançon, éd. Tchou, 1968
Les courants politiques
Le mouvement est une mosaïque d'organisations aux projets souvent incompatibles.
Les situationnistes — Guy Debord, Raoul Vaneigem — ont posé les bases intellectuelles. La Société du spectacle (1967) circule dans les facs. Ils occupent la Sorbonne avec les libertaires et créent le Comité pour le maintien des occupations (CMDO), tentant de faire le lien entre étudiants et travailleurs en grève.
Les maoïstes (UJCml, née à l'École normale supérieure autour d'Althusser) sont le courant le plus nombreux parmi les étudiants. Leur projet : aller à l'usine, faire la jonction avec la classe ouvrière. Ils co-fondent le Mouvement du 22 mars à Nanterre avec les libertaires.
Les trotskistes (JCR — Jeunesse communiste révolutionnaire, autour de Daniel Bensaïd) portent une perspective révolutionnaire internationaliste. Ils jouent un rôle central dans les premières semaines à Nanterre et à la Sorbonne.
Les libertaires et anarchistes — composante occultée par l'historiographie officielle — sont pourtant au cœur du mouvement : auto-organisation, refus de tout appareil, occupation directe. Daniel Cohn-Bendit en est la figure la plus visible.
Le PCF et la CGT se tiennent à l'écart dans un premier temps, qualifiant les étudiants de "petits-bourgeois". Quand ils rejoignent, c'est pour encadrer — et finalement étouffer.


« Travailleur : tu as 25 ans mais ton syndicat est de l'autre siècle. »
— Slogan mural, mai 1968 · Les murs ont la parole, Julien Besançon, éd. Tchou, 1968
La violence d'État
La répression ne commence pas en juin — elle est constitutive du mouvement dès le 3 mai. Mais c'est en juin, quand le reflux s'organise, qu'elle devient meurtrière.
Le 10 juin à Flins, Gilles Tautin, lycéen maoïste de 17 ans, poursuivi par des gendarmes mobiles, se jette dans la Seine pour leur échapper et s'y noie. Le lendemain à Sochaux, Pierre Beylot, 24 ans, est frappé d'une balle dans la poitrine. Henri Blanchet, 49 ans, tombe d'un muret après l'envoi d'une grenade offensive. 150 blessés selon les syndicats.
La veuve de Pierre Beylot : « Pierre n'a pas été visé personnellement, mais il a reçu une balle qui n'avait pas lieu d'être. Les CRS n'avaient pas le droit de dégainer. Devant l'intensité des manifestants, ils ont tiré dans le tas. » Le nom de l'auteur du tir n'a jamais été révélé. Il n'y a jamais eu de procès.

« Qui a tué notre camarade ? Les flics, la dictature gaulliste. Ce gouvernement d'assassins fait horreur au peuple. »
— Tract de l'UJCml, 11 juin 1968 · lesmaterialistes.com / archives militantes
Grenelle : les appareils étranglent le mouvement
Le 25 mai s'ouvrent les négociations de Grenelle entre le gouvernement, le patronat et les syndicats. Un accord est signé dans la nuit du 26 au 27 mai : hausse du SMIC de 35%, augmentation des salaires, réduction du temps de travail, renforcement des droits syndicaux.

C'est par la radio que les grévistes apprennent la signature — ils n'ont pas été consultés. La direction CGT présente ça comme une victoire historique. Mais quand Georges Séguy annonce l'accord aux grévistes de Billancourt, il est hué. La base vote massivement la reconduction de la grève.

« Chacun était dans l'ignorance totale des discussions entre la direction, le patronat, le gouvernement et les instances syndicales. C'est par la radio que l'on apprit la signature des accords de Grenelle. »
— Clara et Henri Benoits, délégués CGT à Renault Billancourt · L'Anticapitaliste, mai 2018
Les appareils syndicaux, refusant d'amplifier le mouvement vers une perspective politique, organisent méthodiquement le reflux. Secteur par secteur, ils négocient des accords séparés et poussent à la reprise. Sans coordination nationale, sans perspective unifiée, le mouvement s'essouffle.
Ce qu'il en reste
Les conquêtes sociales sont réelles : hausse du SMIC, droits syndicaux élargis, réforme de l'université par la loi Faure. Mais l'ordre capitaliste, un moment ébranlé, tient. Ce qui a manqué : une organisation capable de transformer la grève générale en rupture politique.
La question reste ouverte. Pas "Mai 68 était-il une révolution ?" — il ne l'était pas. Mais : pourquoi, avec dix millions de grévistes et un régime à genoux, le mouvement n'a-t-il pas été plus loin ? La réponse est moins dans les rues du Quartier Latin que dans les permanences syndicales de Grenelle.
« Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent. »
— Slogan mural, mai 1968 · Les murs ont la parole, Julien Besançon, éd. Tchou, 1968
